J'avais promis une note sur Lazare Ponticelli. Ce vieil homme s'est éteint la semaine dernière, faisant ainsi basculer la Grande Guerre depuis les témoignages de personnages impliqués et acteurs vers les livres et les DVD d'Histoire. Les journalistes n'auront plus d'interlocuteurs à interviewer à chaque 11 novembre.
Presque 111 ans d'un destin extraordinaire. Il est tout de même savoureux de souligner perfidement que le dernier poilu vivant de l'armée française fut un étranger. Un "Rital" comme on les appelait alors. Finalement, un terme aussi peu aimable que les plus contemporains "bougnoules". Sa mort fait échos à celle de tous les autres. Jusque là, on égrenait la liste devenue de plus en plus ténue des survivants : 10, 9, 8, 7.... Comme un long compte à rebours. Désormais, seul le souvenir nous permettra de commémorer leurs efforts, leurs sacrifices, leur courage.
Parce que le petit bonhomme, en avait une belle paire. Il tricha même sur sa date de naissance pour s'engager avant l'âge légal de 17 ans, dès le début de la Guerre. Sacré rital, déjà truqueur bien avant les confrontations internationales de Football... C'était un temps où la Légion Etrangère collectait tous ces volontaires qui se faisaient encore une idée supérieure de la France et de ce qu'elle véhiculait. Et bien, immigré en France pour tâcher d'y vivre mieux que dans sa Padanie natale, Lazare trouva naturel de se battre pour défendre ses valeurs. Il se rendit alors compte que son frère l'avait précédé dans sa démarche. Il est devenu Français par le sang versé.
On notera aussi qu'il fut démobilisé dès l'entrée en Guerre de l'Italie et fut raccompagné à Turin, encadré de 2 gendarmes français. Lazare aurait préféré combattre sous les couleurs françaises. Comme d'habitude, l'Itale mit déjà un certain temps avant de choisir son camp. Au départ, associée à l'Autriche et à l'Allemagne, elle sentit le vent avant de vraiment entrer en Guerre aux côtés des Anglais, des Russes et des Français. Et donc, dès 1915, Lazare devint un soldat italien. Finalement, il combattit plus longtemps sous les couleurs italiennes que sous les couleurs françaises et pourtant, c'est en France qu'on aura le plus célébré son engagement.
Il faut dire aussi que l'Italie n'avait de réalité politique que depuis moins de 50 ans. Depuis la chute de l'Empire Romain, celle-ci fut avant tout un ensemble de royaumes, principautés et autres républiques disparates. Et ce jusqu'en 1870. En 1914, on était encore avant tout un Sicilien, un Calabrais, un Pouilleux ou un originaire d'Emilie Romagne. Comme Lazare. Avant d'être un Italien.
Lazare s'engagea dans la Légion en tant que Volontaire, alors que, arrivé en 1906, il n'avait pas passé plus de 8 ans en France.
Je ne pense pas faire le tour de la question en une note. J'en ferai sans doute une nouvelle. Mais je tenais à saluer son parcours. Car le conte de fée ne s'arrête pas à son engagement. Aux lendemains de la Guerre, Lazare revint en France pour fonder une société avec ses deux frères. Elle devint une belle petite multinationale prospère. En 1939, il chercha à nouveau à s'engager sous les couleurs françaises, alors même que son pays natal était passé dans le camp de l'ennemi, sous l'influence d'un Ducé qui avait compris que le camps des vainqueurs serait différent en 1940 de celui de 1918. On lui refusa son incorporation car on estima qu'à près de 43 ans, il serait plus utile à l'effort de guerre à la tête de son entreprise.
Le petit ramoneur de Nogent est donc devenu, grâce à son engagement, et par la force d'un destin, le dernier "Poilu" français. Même si à 16 ans, il ne devait pas être très barbu... A travers lui, la République aura honoré ce lundi la mémoire de tout ceux qui se sont sacrifiés pour la France, sa maxime "Liberté, Egalité, Fraternité". Il ne voulait pas des ces obsèques nationales jusqu'à ce qu'on lui explique qu'il ne serait pas sanctifié par la très laïque République en tant qu'individu mais en tant que symbole.
Cette guerre ne fut sans doute pas la plus grande réussite de l'Histoire de France. Elle montra une nouvelle fois l'incurie de ses élites, (politiques et surtout militaires) incapables de la diriger rapidement vers la victoire. "Nous autres civilisations savons désormais que nous sommes mortelles" dira Paul Valéry. Ce n'est pas sa maxime la plus joviale. Mais elle résume bien l'idée d'une guerre si dévastatrice qu'elle faillit nous ramener au Moyen Age.
Pourtant, en ces temps reculés, des Hommes étaient habités par la notion de Devoir au point de s'engager pour défendre les valeurs de leur patrie, fut-elle d'adoption. Combien trouverions-nous aujourd'hui de Français de naissance volontaires pour précéder l'appel et défendre leur pays??? Bien peu, sans le moindre doute.
J'espère que, du fond de son cercueil, Lazare n'aura pas trop rougi de la manifestation officielle qui fut consacrée à sa dépouille. Aux lendemains de la Guerre, un "soldat inconnu" (Cf Le Film de Tavernier avec Philippe Noiret et Sabine Azéma sur le sujet) fut enterré sous l'Arc de Triomphe Napoléonien pour rappeler le sacrifice parfois anonyme de toute une génération de jeunes Français. Aujourd'hui, la France aura fini ses grandes commémorations publiques en offrant des funérailles nationales à un "soldat reconnu" : Lazare Ponticelli. Et même si çà lui fait une belle jambe, je tenais à le remercier maladroitement, et à travers lui, tout ceux qui m'auront permis d'éviter de bosser les verbes irréguliers teutons, et leurs déclinaisons imbitables.
C'est grâce à tous les Lazare Ponticelli que nous avons la joie de savoir ce qu'être Français représente.
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